Qui vit qui survit

Par ce que BLogus prépare une surprise, par ce que cette semaine, ça va être plutôt chargé pour moi, par ce que Dupont-Aignan n'a pas eu ses voix, je vous propose une petite parenthèse littéraire, avec une nouvelle en neuf épisodes...
Bonne lecture


Qui vit qui survit


Il a ceux qui vivent et qui s’en moquent et ceux qui survivent pour être encore là le lendemain. Il y a aussi les autres, avec plus ou moins de bonne conscience.


Chapitre 1


Je viens d’une ville qui ne porte plus de noms. Fille de Gomhorre et de Babylone, de Sodome et d’Atlantide, frappée au cœur comme ses sœurs Hiroshima, Nagasaki, Tchernobyl, géographie des contrées meurtries, carte routière d’un monde ravagé, ou d’autres agonisent encore, Grozny, Jerusalem, Gaza, je suis citoyen des pays qui saignent.

J’ai quitté ma maison dans la poussière des cendres. J’ai secoué mes semelles pour ne rien emporter et je suis venu ici. Je voulais oublier et commencer à vivre mais je n’ai pu secouer de ma mémoire ce que j’avais vécu. Je serais donc témoin de l’Histoire de mon peuple, non pour le sortir de l’oubli mais pour pouvoir m’en extraire.


Nous étions mille dans les murs, et deux cents milles autour. A l’entrée de la ville, il y avait une frontière. C’était pour éviter que les gens de l’exterieur se servent des installations des habitants de la ville. Ceux de l’exterieur travaillaient avec ceux des villes, mais étant nés à l’exterieur, ils n’étaient qu’employés. Ceux de la ville donnaient du travail et leurs vieux vêtements à ceux de l’exterieur, ils distribuaient aussi leurs déchets car il n’y avait pas assez de place à l’interieur des remparts.

Tout le monde était satisfait de la situation, c’est ce que disaient les journaux qui étaient écrit par ceux de la ville pour ceux de la ville et un peu pour ceux de l’exterieur.

Pour ceux de l’exterieur, il y avait surtout les divertissements  qui permettaient de se détendre. Quand les gens de l’exterieur étaient mécontent, ils produisaient de la « délinquance », alors l’Etat, -c’est à dire ceux de la ville qui représentent la ville et l’exterieur-, créaient de l’ordre moral pour que tous se sentent en sécurité.

Ceux de l’exterieur avaient besoin de s’occuper, sinon ils faisaient des bêtises. Ceux de la ville leur faisaient fabriquer des objets pour leur faire passer le temps, puis ils les leur vendaient pour pouvoir les rémunérer.

Les gens de l’exterieur pensaient qu’en achetant les produits qu’avaient imaginé les gens de la ville, ils deviendraient comme eux.

Alors ils achetaient tout ce qui était crée. Les gens de la ville aussi achetaient, par ce qu’ils en avaient les moyens et qu’eux aussi ne savaient pas trop quoi faire d’autres. Mais ils n’achetaient que des produits que ceux de l’exterieur ne pourraient s’acheter, pour leur montrer qu’ils étaient de la ville.

Les usines tournaient, les magasins vendaient, les gens travaillaient, et les déchets s’accumulaient. Cela ne génait pas grand monde, les décharges étant situées dans des zones désertées par les gens civilisés.

Auparavant, tout appartenait aux gens de la ville. Pour mieux s’organiser, ils avaient découpé l’exterieur en quartiers. Puis, ils avaient laissé les gens de l’extérieur se diriger eux-même car les gens travaillent mieux quand ils se sentent libres.

Mais les richesses des quartiers appartenaient encore à ceux des villes, et le découpage des quartiers était resté. Lorsque les gens des villes avaient abandonné les quartiers, les anciens collaborateurs et les plus brutaux s’étaient nommés chefs, espérant ainsi être comme ceux des villes, bien qu’à l’exterieur.

Ils tentaient de diriger des quartiers qui séparaient des familles et regroupaient de la haine. Du temps des gens de la ville, cela ne posait pas trop de problème, la répression était trop grande et l’ennemi commun.

Parfois, ceux de la ville acceptaient que certains de l’exterieur viennent s’installer parmis eux. Seuls les plus riches, les plus intelligents, ou ceux qui étaient trop maltraités dans leur quartier pouvaient postuler.

Après qu’ils se soient installés, les gens de la ville les évitaient tout de même, car selon la tradition, ils étaient responsables des malheurs qui s’abattaient sur la cité.

Les dieux qui régnaient sur la ville n’étaient pas les mêmes que ceux de l’exterieur et chacun les avaient fait à son image. Les plus heureux les remerciaient de la vie qu’ils avaient, et les plus malheureux demandaient leurs aides pour un destin meilleur. Les gens les plus doux commes les plus belliqueux justifiaient leurs actes par la volonté des dieux, et tout le monde était un peu perdu. Chacun avait ses rites, ses croyances et son sens du sacré.

Quelques années avant mon départ, les femmes avaient commencé à revendiquer leur indépendance et leurs libertés. Il est vrai que la plupart d’entre elles n’avaient que peu de pouvoir décisionnel.

Les hommes effrayés par ces êtres qui avaient vécu passivement auprès d’eux et qui soudainement réclamaient tant de droits, réussirent à leur faire croire qu’elles avaient obtenu ce qu’elles voulaient en flattant leurs beautés et en les noyants dans un flot de superficialités. Celles qui réussirent à dédaigner ces plaisirs doucereux continuèrent leurs revendications et furent méprisées par la population.

La révolte se tassa, et les femmes furent ramenées au rang d’objet. Et comme tout objet, il s’achète, il se vend, il s’échange, et se tait.

Les gens de la ville comprirent alors que le stratagème serait bénéfique à leurs usines et à la paix sociale, ils inculquèrent alors à tous l’envie du factice, et le culte du corps.

Eux-mêmes crûrent au bonheur dans l’indolence et s’abandonnèrent dans les couleurs acidulées, les émissions souriantes, les parcs d’attractions et les musiques délaçantes.

A l’exterieur, les gens auraient bien voulu eux-aussi rouler dans des voitures rondes, manger des produits sophistiqués, voyager dans des centres fermés de vacances, ou mettre des vêtements dont la coupe devient obsolète en trois mois. Mais ce qu’ils recevaient comme rémunération ne leur permettaient de s’octroyer qu’un morceau du rêve.

Sans répit, les médias continuaient à leur asséner que seul la possession était le bonheur. Les gens de la ville avaient éveillé en eux des besoins qui leur semblaient injuste de ne pas obtenir.

Les divertissements et la pratique du sport ne suffisaient pas à calmer leurs envies. La haine et la jalousie s’ajoutèrent au désir. Les inégalités face au Droit que subissaient les gens de l’exterieur leur semblaient bien plus soutenables que les inégalités face à la consommation. Les crédits et emprunts se transformant en dettes, les plus pauvres s’enfonçaient à longs termes.

Les paradis artificiels fleurirent sous différentes formes, de façons plus ou moins efficaces pour oublier le quotidien si pesant. Les dealers, les pharmaciens, les bistrots, les sex-shops, les sectes, les cinémas, la télévision, tout ce qui pouvait noyer la conscience et les sentiments, eurent alors pour mission de calmer les gens et même si possible de les rendre heureux.

C’est dans ce climat de frustration, de soumission et de dépendance que commence réellement mon récit. J’ai essayé de vous planter le décor, mais je ne suis ni historien, ni sociologue, encore moins philosophe. J’ai pu omettre quelques traits significatifs de la ville d’où je viens mais vous les retrouverez surement dans mon histoire. Tout ce que je vous ai dit vient des livres que j’ai pu consulter avant de partir, et des réçits des anciens.

Ce qui suit sera plus fiable car je l’ai vraiment vécu. Voici donc la véritable histoire de la fin de Consuméris.

Par Monsieur Grabeuz
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Chapitre 2


A l’entrée de la ville, il y avait un homme qui récoltait chaque jour les doléances que ces concitoyens écrivaient aux dieux. Une fois l’an, il montait sur la plus haute colline de la région et criait vers le ciel la detresse, la colère, le desespoir, la haine, l’amour décu, l’incompréhension. Ce jour-là, les gens se levaient tôt pour le suivre car la route était longue, et s’installant autour de lui aux sommets des crêtes, ils ponctuaient son discours de cris, d’applaudissements et de pleurs.

Il y a deux ans maintenant, l’homme avait décidé de ne plus monter sur les collines mais d’aller directement réciter ses doléances sur la place ou siégait le gouvernement. Son initiative ne fût pas du goût de tout le monde et la vindicte médiatique s’abattit sur lui, l’obligeant à quitter la ville, sans même avoir eu l’occasion d’expliquer son acte.

Il vécu deux ans sur sa colline descendant régulièrement aux portes de la ville pour exprimer sa colère. Il fût l’un des principaux artisans de la révolution et fût l’une des premières victimes.


Qui s’interesse encore à lui aujourdhui…


Je ne lui avais jamais apporté de doléances, mais je le connaissais bien, il était mon voisin. C’est lui qui m’avait poussé à me faire tatouer un code-barre sur la hanche, lui-même ayant opté pour un interrupteur. Il s’amusait de nous voir ainsi affublé comme des robots que nous étions alors.

Pendant qu’il recevait ses clients dans son petit appartement, j’essayais de vendre des yo-yo éléctroniques espérant un jour qu’ils reviendraient à la mode. Nous passions nos week-ends à jouer sur un vieux plateau d’echecs, révants de changer le monde, et de changer les gens.

Il s’était mis en tête de rédiger un livre recensant toutes les personnes qu’il considérait comme nuisible et les moyens de s’en débarasser. Je l’aidais de temps à temps dans sa quête de « méchants », et tout le monde y passait. Peu de gens trouvaient grâce à ses yeux.

Il fallait pour cela ne faire de profits sur rien, n’acheter qu’en cas de nécessité, ne rien jeter de ce qui pouvait être de polluant à long terme, il fallait aussi favoriser le commerce équitable et divertir les autres de façons pertinentes et épanouissantes. Tout cela en étant heureux et en montrant l’exemple.

L’Art semblait pour lui trop compliqué à définir pour pouvoir le réglementer. Il se méfiait donc des artistes tout en étant toujours émerveillé par leur créativité.

Je l’admirais de s’être forgé des valeurs aussi justes dans lesquels il se tenait, bien que je le pensais un peu extrémiste. Il bondissait à mes propos, m’injuriant, hurlant que je n’étais qu’un faible, un pollueur, un égoîste. Puis il se calmait, m’excusant de ma conduite, considérant que cela était dûe à mon éducation et à la pression sociale.

Mais je faisais de mon mieux, et souriant à mes efforts pour être un citoyen-éthique, il me rappellait que le plus important était d’y croire et d’être heureux.

Il finit d’écrire son livre peu avant d’être expulsé de la ville, et cela le conforta, je crois, dans l’idée qu’à l’intérieur des murs, le monde moisissait.

Son œuvre n’eut que peu de retentissements, aucun des éditeurs n’en ayant voulu. Il faut dire pour leur défense qu’aucun d’entre eux n’avaient été oublié dans sa liste.

Il publia alors à compte d’auteur et seuls les plus enragés et les plus avertis le lurent.

Je suis probablement l’un des seuls à avoir fait le rapprochement entre son livre et les nombreux assassinats qui marquèrent la première année de la révolution.






Par Monsieur Grabeuz
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Chapitre 3




Au début, personne ne fît vraiment attention à toutes ces personnes fortunées qui disparaissaient. Les proches touchaient les héritages, les journalistes remplissaient les faits-divers, et la police faisait des statistiques.

Lorsque des crimes furent commis sur les célébrités et les politiciens, certaines personnes émirent des craintes sur la sécurité dans le pays.

Puis ce fût le temps des attentats anonymes, et la panique se propagea, tout le monde se sentant enfin concerné par la mort de l’autre.

Des arrestations se firent au hasard, des responsables furent interrogés, et contrairement à ce que l’on aurait pu prévoir, on découvrit qu’il n’y avait aucune concertation entre les différents crimes. Il existait bien la liste faite par mon voisin, mais la police ne mît jamais la main dessus et n’en entendu jamais parler.

La plupart des assassins furent jugés et condamnés. Les procès leurs permirent d’exprimer et de propager leurs idéaux, ce qui donna naissance à une deuxième vague d’assassinat beaucoup plus courte, car les personnes les plus motivées étaient déjà en prison.

Vint alors une période toute aussi mouvementée mais bien moins meurtrière.

Seuls les entrepôts, les entreprises, et les magasins furent saccagés. Les commerçants ne se laissèrent pas faire et prirent les armes, ce fut pendant de longs mois une véritable guerre civile.

C’est à partir de ce moment que les quartiers périphériques décidèrent de s’impliquer. Le conflit qui était alors idéologique devînt une sorte de revanche des plus pauvres et des exclus sur les privilégiés.

On aurait pu croire que la ville était en proie au chaos mais les entreprises continuaient à tourner, les gens à aller au travail, les journaux à sortir et les restaurants à se remplir.

Moi-même, je n’étais pas particulièrement traumatisé par la situation, la violence s’étant d’ailleurs rapidement concentrée sur les quartiers périphériques, les forces de l’ordre et les médias ayant réussis à sécuriser l’intérieur des murs.

Tout cela me semble si loin maintenant. Comme si rien ne s’était vraiment passé. Pendant que les quartiers se révoltaient les uns contre les autres, nous continuions, nous gens de la ville, à faire semblant, à bâtir des projets sur dix ans, vingt ans, persuadé que notre abondance et notre richesse continueraient à croître. J’assistais parfois à des réunions cherchant à faire le lien entre notre extrême richesse et notre indifférence face à leur misère. Cela nous donnait vraiment l’impression de vivre, d’être au cœur des choses et j’étais persuadé que si la révolution devait se développer, ce serait par nos moyens. Nous attendions tous le grand soir, cherchant à le provoquer de temps à autre.

La répression étant sévère depuis les attentats, nous nous contentions de nous venger sur les affiches publicitaires et de semer le trouble lors des conférences, expositions et autres meetings que nous ne trouvions pas à notre goût.

Les rapports se durcissaient entre ceux qui souhaitaient briser le système et ceux qui s’y conformaient. L’incompréhension grandissait des deux cotés et les « événements » qui agitaient les périphéries étaient sujets à de multiples interprétations de toutes parts permettant de cautionner des actions de solidarités de notre part et des mesures de sécurisation pour le gouvernement.


C’est alors que le parlement vit voter la loi Codemap, -du nom de l’entreprise qui la proposa- qui permettait un regroupement de tout les fichiers clientèles au sein d’un base de donnée géré en commun par les entreprises, les banques, les services publiques et les renseignements généraux.

Cela devait permettre aux entreprises de ne vendre qu’aux bons citoyens solvables et honnêtes, et de mettre en lumière des attitudes de consommations étranges.

Les personnes qui s’y opposèrent furent les premières à éprouver des difficultés à obtenir des cartes de fidélités, des cartes de paiement, des solutions de crédits et toutes ces petites choses sans quoi les achats étaient impossibles.

Je vis des gens pleurer pour récupérer leurs « points-achats », ramper pour obtenir le catalogue des promotions et supplier pour que l’on puisse les laisser s’inscrire à des jeux-concours.

L’esprit contestataire ne survécu alors à l'intérieur des murs que dans une frange marginale de la population, ceux qui avaient réussis à s’arracher de la consommation.

J’en faisais parti, bien que peu militant. Je crois que c’était plus par avarice et pour me distinguer que je refusais tout ce cirque, mais peu à peu je me construisis une identité militante et j’épousai toutes les causes qui me semblaient aller dans le sens de mes convictions. Je devins écologiste revendicatif, militant des droits de l’homme, pro-syndicaliste, anticapitaliste, et artiste (sans grand talent mais toujours dans l’idée d’exprimer mes idées).

Par conviction, par solidarité et par manque de moyens, beaucoup d’entre nous partir vivre en périphérie.

Par Monsieur Grabeuz
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Chapitre 4


Plus que de la misère et de la laideur du paysage, ce fut de la solitude que je souffris le plus. Habitué à l'effervescence de la cité, aux multiples sollicitations, et au sentiment d’être au cœur de la société, je me retrouvais dans ces zones invisibles comme dans un désert. Les gens me paraissaient plus dures, plus sauvages, ignorants de toutes les subtilités et hermétiques aux conventions culturelles dans lesquels je baignais auparavant avec bonheur.

J’eus alors l’illusion que le manque d’accès à la culture favorisait la stupidité. Je mis du temps à comprendre les références de mon nouveau milieu, références qui comprenaient autant de symbolique et de vides que la culture citadine. J’acquis peu à peu les valeurs de ce monde qui n’était brutale que par absence de vue. J’avais devant moi le nouveau mythe de la caverne. Les ombres projetées par les médias inondaient les salons, faisant croire à une réalité de perfection, et de totale plénitude que nous ne pouvions toucher que des yeux.

Parfois, nous apercevions ce que nous étions par le miroir des reportages et des fictions, et il s’agissait alors de se conformer à la réalité pour accepter notre identité.

J’acceptais tout cela avec courage, fier de n’être plus du coté des maîtres, trouvant dans le dépouillement et les manques quotidiens, une exaltation de mes convictions.

Mais de tous ces sacrifices, la solitude fut le plus pesant. Je voyais encore de temps à autre mes compagnons de lutte, mais nous commencions à perdre espoir. Englués par les soucis ménager, nous avions relégués nos idéaux et notre soif de changement aux discussions des soirs les plus ivres.

J’étais seul et je ruminais, fuyant la compagnie des femmes pour ne pas à avoir à être évité, misogyne pour cacher ma peur de l’autre, machiste pour ne pas montrer ma faiblesse.

J’aurais pu m’endormir dans cette nouvelle routine, lutter pour moi et pour ma sauvegarde, lorsque la révolte des fous éclata.


Les hôpitaux psychiatriques et les cliniques privés regorgeaient de patients depuis les réformes «enfermement et solvabilité ».

Les recherches faites par des organismes privés avaient abouti au fait qu’une personne non-solvable pouvait devenir un trouble pour l’ordre sociale de par son attitude face à la consommation. De plus, étant internée, elle se transformait en client d’institut, donc en source de richesses. La loi réussissait à transformer les personnes asociales et coûteuses en profit.

Celles-ci prirent peu à peu le contrôle des instituts et réussirent à diriger les véritables malades mentaux en soldats pour leurs causes. La médecine traditionnelle recherchait à faire de ses patients des individus soumis aux normes sociales, la révolte en fit des criminels en fonction de leurs pathologies. Les plus névrosés s’orientaient vers le nihilisme destructeur, les hystériques tuaient par art et les obsessionnels pour réorganiser. Les schizophrènes, les psychopathes et les états-limites prirent les plus grandes responsabilités dans cette révolte qui non seulement fut meurtrière mais surtout nécessita une refonte du code pénal car aucun des meurtriers ne furent considéré comme coupables.


Les nouvelles lois déchargèrent le gouvernement de toutes responsabilités en cas de meurtres ou d’agressions. Sous la pression des assurances que les crises commençaient à ruiner, il fût instauré la possibilité de créer des groupes de défenses privés et contrôlés par les banques pour protéger les assurés.

Des milices surgirent alors dans toute la ville et dans les périphéries les plus fortunées. Armés de façon à inspirer le respect et la terreur, elles donnaient aux clients un sentiment de sécurité, sentiment que l’on avait pas ressenti depuis la fin de l’occupation de la ville, cinquante ans auparavant par une ville voisine.

Je m'engagea totalement dans le mouvement de contestation qui suivit, participant à toutes les manifestations et aux actions coups de poings devant les sièges sociaux des assurances et des différentes instances de gouvernement.

Ce combat me permit d’oublier le sordide de mon existence quotidienne. Je devenais Robin des bois, Zorro, Jeanne d’Arc, un héros en lutte face au monstre hideux de la société de consommation.

Mon minable statut d’intello pseudo artiste était sublimé par la grandeur de la lutte. Plus la répression grandissait, plus nous trouvions d’occasions pour exister. De pacifiste non-violent, je devins non-violent activiste, pour finir activiste engagé. Je connus les gardes à vues, la prison, les interrogatoires musclés. Tout cela confortait en moi la justesse de ma cause.

L’opinion publique qui nous soutenait par intermittence, acceptait généralement nos points de vue mais s’effrayait de perdre son pouvoir d’achat. Les médias qui n’étaient finalement que des commerces et non pas des relayeurs d’informations, nous marginalisèrent, donnant à nos actions des couleurs de révoltes d’adolescents mélangés à du fanatisme idéologique.

Nous ne pouvions créer nos propres organes d’informations sans moyens financiers et nous étions de toute façon persuadé que l'accès aux moyens de diffusions nous étaient interdit.

Les premières révoltes nous avaient desservis dans l’image que nous voulions donner, mais nous motivaient dans l’engagement, et le don de soi. Nous avions une Histoire et des martyrs, nous étions donc légitimes.

Par Monsieur Grabeuz
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Chapitre 5

Lassé d’avoir toujours affaires aux mêmes récalcitrants, la police tenta d’insérer sous la peau des personnes condamnées par la justice, une puce avec toutes les informations les concernant.

La protestation fût faible, -on n’écoute peu les délinquants- mais la fragilité du système informatique requérait la collaboration des personnes badgés.

Il fut donc à l’inverse proposé aux honnêtes citoyens un système de code-barre qui leur permettraient par l'intermédiaire des assurances, une protection face à l’appareil judiciaire.

Ce service eut un véritable engouement. En peu de temps, une grande partie de la population fût tatouée. La peur du gendarme, l’effet de mode, et la communication massive du gouvernement, des assurances et des tatoueurs servis par des célébrités vantant l’esthétisme, le moderne et le privilège de ce signe distinctif, tout cela donna au code-barre une fonction indispensable comme l’étaient auparavant la voiture, la télévision ou le téléphone portable.

Le code-barre intégra les fichiers codémap et devint un moyen de paiement, de reconnaissance, de classification, et d’identification.

Ceux qui n’en portaient pas n’avaient plus accès au travail, aux commerces, et à l’administration.

Une contre-société dut s’organiser parallèlement pour pouvoir subsister.

Les assurances étant chères et sélectives, les anciens condamnés et les plus pauvre ne purent se procurer le fameux sésame. A cela s’ajoutaient les marginaux et les idéologises.

Mon cas était à part car mon vieux tatouage par le miracle de l’informatique me donnait accès au dossier d’un citoyen bien sous tout rapport, ce qui me laissa une grande liberté.

Par Monsieur Grabeuz
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Chapitre 6


Je me suis souvent demandé pourquoi je combattais. Je n’avais pas à assurer l’avenir d’hypothétique enfant que je n’aurais jamais. Je n’étais pas une minorité en lutte pour son existence. Je n’étais pas non plus débordant d’amour pour l’humanité, ni pour chacun de mes semblables séparément. Ce n’était pas la haine qui me dressait face aux ennemis que la cause nous donnait.

Peut-être me battais-je pour tromper mon ennui. Comme un collectionneur amasse des morceaux de passions, comme un sportif défie son corps, comme un intellectuel avale de la culture, je définissais mon temps. Je lui donnais un sens. Je cherchais à le combler, à le rentabiliser, à l’exploiter. La lutte était alors pour moi l’utilisation la plus productive. Je n’agissais pas pour améliorer le monde mais pour me rassurer de l’angoisse de n’avoir pas su employer du mieux possible mon existence.

Enfant de cette société, je m’étais convaincu que ma vie était mon plus précieux capital, il fallait donc le capitaliser.


Se battre, toujours et encore, se battre et lutter. Et toujours par nécessité. IL y a tant de combats, tant d’injustice, de périls, et de silence. Qui vit ? Qui survit ? Qui aligne les jours comme un ennui ou comme des découvertes, comme une monotonie ou un roman à suspens ? Mais avec des choix de vies et des décisions à prendre… ou à laisser passer. Et puis il y a les autres, les innombrables autres, ceux qui gravent chaque heure dans leurs chairs, ceux qui sont soumis aux minutes, aux jours, aux autres. Ceux qui survivent par ce qu’ils respirent, par ce que sinon c’est la mort. Et rien d’autre.

Alors, agir, par ce que ne rien faire c’est crever ! Je ne me révoltais pas contre un parti, une opinion ou des personnes, mais contre ce qui ronge, ce qui détruit, ce qui fait stagner, ce qui endort.

Je venais de comprendre mon voisin et son échec à répertorier le mal. Nous étions tous des assassins en puissance, des bourreaux par omission. Il aurait fallu que chacun de nous se suicide, et qu’on arrête la rotation de la Terre pour que la souffrance disparaisse. Nous ne sommes pas haineux, nous sommes égoïste. Nous ne sommes pas violents, nous sommes indifférents. Nous ne sommes pas méchants ou stupides, nous sommes imparfaits. Tout comme les fleuves, les montagnes, le climat, et les plantes. Il n’existe rien de bon ou de nuisible, il n’existe que de la vie. Des milliards de vie. Et nous contestataires, nous n’étions pas des révoltés mais des êtres vivants cherchant à faire vivre le plus d’être possible.

De cette opinion partagée par un grand nombre d’entre nous, surgit les mouvements sociaux les plus violents, les plus intransigeants, et c’est ce qui détruisit Consuméris.


Par Monsieur Grabeuz
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Chapitre 7


Les premiers à mettre en pratique cette idée de milliards de vie en concurrence furent des groupuscules extrémistes qui prônèrent l’eugénisme comme solution sociale. Reprenant la théorie de Malthus sur la couverture à se partager, ils définirent une classification des personnes selon leurs contributions au bien-être de la société et organisèrent leur disparition. Ils eurent peu de difficultés à faire accepter à l’opinion publique le rôle néfaste de ces populations à la marge de toute productivité.

La plupart des personnes furent enfermés pour des troubles à l’ordre publique allant de la prostitution à la mendicité, en passant par l’incitation à la débauche et l’occupation illégale de lieu publique.

Les lieux de détention réunirent ces personnes dans un état de promiscuité, de détresse et de violence tel que beaucoup se suicidèrent ou s'entre-tuèrent sans que les eugénistes n’aient à intervenir. Ceux-ci fournissaient en vin, en médicament et en alcool les personnes les plus fragiles et alimentaient en haine et en peur de l’autre les régions les plus défavorisées.

Je dois dire qu’ils firent un travail impressionnant. Le taux de mortalité chez les personnes improductives augmentait, le sentiment d’insécurité poussait à la consommation, les aides sociales décroissaient inversement aux polices d’assurances. L’idée de non-assistance à personne en danger disparut des tables de la Loi, le concept ne pouvant plus s’appliquer à une société aux interactions aussi forte.

Parallèlement, les sentiments religieux progressaient. L’idée que ces milliards de vie étaient régie par une divinité poussa les groupes religieux à se radicaliser.

Il fallait aller dans le sens divin pour harmoniser ces vies et permettre à tous d’avoir sa place.

Une seule religion aurait peut-être permis d’organiser toutes les réformes, mais chacun ayant sa conception de la divinité, tous voulaient imposer leurs directives.

Moi-même, je m’engagea dans le groupe gaïa, croyant en un organisme terrestre vivant et régulant consciemment toute activité naturelle. L’avantage de cette croyance était que nous prônions le pacifisme et le respect de la nature en acceptant la mort de l’autre comme allant dans l’ordre de la nature.

Mais d’autres s’investirent de missions sacrées de conversions, de purifications, de rédemptions et autres directives qui justifièrent leurs exactions.

Les eugénistes sacrifiant les marginaux, les religieux martyrisant les infidèles, les entreprises excluant les insolvables, et l’état marginalisant les contestataires, la population disparut peu à peu en

dehors des remparts de Consuméris.

Les maladies achevèrent le travail, ravageant les malades sans soins, sans eaux potables et croupissant dans un environnement rendu toxique par cinquante ans d’utopie libérale.

Je me réfugia dans la ville grâce à mon badge tatoué et réussit à me fondre dans la masse des citadins.

Par Monsieur Grabeuz
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Chapitre 8


Cette situation ne dura pas longtemps. Les citadins n’ayant personne pour produire ce dont ils avaient envie, durent se passer de tout le luxe qui les entourait naguère. Aucun d’entres eux ne savaient ou ne voulaient devenir ouvrier, agriculteur, éboueur, ou tout autre métier ingrat non valorisé.

Les banques et les bourses ne valaient pas plus que la valeur de leurs papiers, les sièges sociaux continuaient à aligner des chiffres et à faire des rapports, la ville vécut comme un canard sans tête pendant deux semaines avant de s’effondrer. Les réserves étaient vides.

Les gens se laissèrent mourir, se sentant abandonnés dans un monde ou les voitures ne roulaient plus faute de pétrole, ou les téléphones ne sonnaient plus sans électricité.

La disparition de la télévision fit beaucoup plus de suicide que la pénurie de cigarettes.

Les produits de première consommation mirent du temps à disparaître, la ville étant un véritable grenier de victuailles.

Les objets inanimés soudainement encombrèrent. Les maisons croulèrent sous l’abondance de machines inutiles, des gadgets n’amusant plus personne, et de tout un fatras d’ustensiles, de trucs, de bibelots, de souvenirs, de foutoirs, de collections, de petits riens, et d’encore pleins d’autres choses qui avaient toujours été là, accumulation de la société d’abondance.

La foule hébétée marchait le long des devantures de magasins vides, cherchant des signes pour comprendre ce qui passait dans leur existence. Il n’y avait plus de journalistes, de chroniqueurs, de spécialistes, même pas une célébrité, pour leur dire ce qu’il fallait penser.


Je fus, je crois le seul à partir, n’ayant que peu d’attache à Consuméris.

Lorsque je suis arrivé ici, je cru que je pourrais tout oublier, et recommencer ma vie.

Par Monsieur Grabeuz
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Chapitre 9

J’ai mis du temps à reprendre le chemin de l’écriture. Je sentais parfois en moi monter le tumulte des mots, le trop plein à vider, ce qui avant me poussait à écrire, dessiner, peindre, hurler.

Mais ici, j’avais l’apaisement facile. Les jeux vidéos, la télévision, la capacité d’acheter en vrac et sans compter, tout cela calmaient mes angoisses et me rendormaient.

Tout ici me rappelle Consuméris, jusqu’au parfum des voitures, des boulangeries et des jeunes filles. Une odeur chaude, tenace, insidieuse, qui envoûte, qui pallie le vide et le manque d’arguments.

Je pourrais tenter de comparer mon pays et le vôtre, mais je perdrais mon temps. Tout est dit, filmé, décortiqué, dénoncé, analysé, tout se sait, tout. J’ai vu la misère des gens d’ici, affamés à nos portes, pleurant sous nos chaussures, que l’on soulève plus haut, chaque jours plus haut, pour ne plus se souvenir qu’on les piétine.

J’ai vu l’exploitation des gens de là-bas, de ceux qui sont mal-nées, de ceux que l’on refuse d'accueillir pour ne pas avoir à s’abaisser. J’ai tout vu, il suffisait juste de lire, de regarder, d’écouter.

Et maintenant ? Que faire de ces images, de ces ombres, de ces fantômes de notre société qui ne sont pas encore mort ?

Il n’y a pas de lutte finale mais une survie quotidienne.

Par l’humanité, le mal arrive.


Les contemporains de Noé furent noyés, ceux de Sodome brûlés, les nobles eurent la tête coupée, les femmes se firent tondre. Les prisonniers politiques internés, les clochards ramassés, les immigrés chartérisés…


Camps de rééducation, de concentration, asile, prison, exil …

On tue, on cloître, on exclue, et puis il y a des moments de joie, mais c'est une autre histoire...

Par Monsieur Grabeuz
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