Les premiers à mettre en pratique cette idée de milliards de vie en concurrence furent des groupuscules extrémistes qui prônèrent l’eugénisme comme solution sociale. Reprenant la théorie de Malthus sur la couverture à se partager, ils définirent une classification des personnes selon leurs contributions au bien-être de la société et organisèrent leur disparition. Ils eurent peu de difficultés à faire accepter à l’opinion publique le rôle néfaste de ces populations à la marge de toute productivité.
La plupart des personnes furent enfermés pour des troubles à l’ordre publique allant de la prostitution à la mendicité, en passant par l’incitation à la débauche et l’occupation illégale de lieu publique.
Les lieux de détention réunirent ces personnes dans un état de promiscuité, de détresse et de violence tel que beaucoup se suicidèrent ou s'entre-tuèrent sans que les eugénistes n’aient à intervenir. Ceux-ci fournissaient en vin, en médicament et en alcool les personnes les plus fragiles et alimentaient en haine et en peur de l’autre les régions les plus défavorisées.
Je dois dire qu’ils firent un travail impressionnant. Le taux de mortalité chez les personnes improductives augmentait, le sentiment d’insécurité poussait à la consommation, les aides sociales décroissaient inversement aux polices d’assurances. L’idée de non-assistance à personne en danger disparut des tables de la Loi, le concept ne pouvant plus s’appliquer à une société aux interactions aussi forte.
Parallèlement, les sentiments religieux progressaient. L’idée que ces milliards de vie étaient régie par une divinité poussa les groupes religieux à se radicaliser.
Il fallait aller dans le sens divin pour harmoniser ces vies et permettre à tous d’avoir sa place.
Une seule religion aurait peut-être permis d’organiser toutes les réformes, mais chacun ayant sa conception de la divinité, tous voulaient imposer leurs directives.
Moi-même, je m’engagea dans le groupe gaïa, croyant en un organisme terrestre vivant et régulant consciemment toute activité naturelle. L’avantage de cette croyance était que nous prônions le pacifisme et le respect de la nature en acceptant la mort de l’autre comme allant dans l’ordre de la nature.
Mais d’autres s’investirent de missions sacrées de conversions, de purifications, de rédemptions et autres directives qui justifièrent leurs exactions.
Les eugénistes sacrifiant les marginaux, les religieux martyrisant les infidèles, les entreprises excluant les insolvables, et l’état marginalisant les contestataires, la population disparut peu à peu en
dehors des remparts de Consuméris.
Les maladies achevèrent le travail, ravageant les malades sans soins, sans eaux potables et croupissant dans un environnement rendu toxique par cinquante ans d’utopie libérale.
Je me réfugia dans la ville grâce à mon badge tatoué et réussit à me fondre dans la masse des citadins.