Chapitre 6


Je me suis souvent demandé pourquoi je combattais. Je n’avais pas à assurer l’avenir d’hypothétique enfant que je n’aurais jamais. Je n’étais pas une minorité en lutte pour son existence. Je n’étais pas non plus débordant d’amour pour l’humanité, ni pour chacun de mes semblables séparément. Ce n’était pas la haine qui me dressait face aux ennemis que la cause nous donnait.

Peut-être me battais-je pour tromper mon ennui. Comme un collectionneur amasse des morceaux de passions, comme un sportif défie son corps, comme un intellectuel avale de la culture, je définissais mon temps. Je lui donnais un sens. Je cherchais à le combler, à le rentabiliser, à l’exploiter. La lutte était alors pour moi l’utilisation la plus productive. Je n’agissais pas pour améliorer le monde mais pour me rassurer de l’angoisse de n’avoir pas su employer du mieux possible mon existence.

Enfant de cette société, je m’étais convaincu que ma vie était mon plus précieux capital, il fallait donc le capitaliser.


Se battre, toujours et encore, se battre et lutter. Et toujours par nécessité. IL y a tant de combats, tant d’injustice, de périls, et de silence. Qui vit ? Qui survit ? Qui aligne les jours comme un ennui ou comme des découvertes, comme une monotonie ou un roman à suspens ? Mais avec des choix de vies et des décisions à prendre… ou à laisser passer. Et puis il y a les autres, les innombrables autres, ceux qui gravent chaque heure dans leurs chairs, ceux qui sont soumis aux minutes, aux jours, aux autres. Ceux qui survivent par ce qu’ils respirent, par ce que sinon c’est la mort. Et rien d’autre.

Alors, agir, par ce que ne rien faire c’est crever ! Je ne me révoltais pas contre un parti, une opinion ou des personnes, mais contre ce qui ronge, ce qui détruit, ce qui fait stagner, ce qui endort.

Je venais de comprendre mon voisin et son échec à répertorier le mal. Nous étions tous des assassins en puissance, des bourreaux par omission. Il aurait fallu que chacun de nous se suicide, et qu’on arrête la rotation de la Terre pour que la souffrance disparaisse. Nous ne sommes pas haineux, nous sommes égoïste. Nous ne sommes pas violents, nous sommes indifférents. Nous ne sommes pas méchants ou stupides, nous sommes imparfaits. Tout comme les fleuves, les montagnes, le climat, et les plantes. Il n’existe rien de bon ou de nuisible, il n’existe que de la vie. Des milliards de vie. Et nous contestataires, nous n’étions pas des révoltés mais des êtres vivants cherchant à faire vivre le plus d’être possible.

De cette opinion partagée par un grand nombre d’entre nous, surgit les mouvements sociaux les plus violents, les plus intransigeants, et c’est ce qui détruisit Consuméris.


Par Monsieur Grabeuz
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