Chapitre 4


Plus que de la misère et de la laideur du paysage, ce fut de la solitude que je souffris le plus. Habitué à l'effervescence de la cité, aux multiples sollicitations, et au sentiment d’être au cœur de la société, je me retrouvais dans ces zones invisibles comme dans un désert. Les gens me paraissaient plus dures, plus sauvages, ignorants de toutes les subtilités et hermétiques aux conventions culturelles dans lesquels je baignais auparavant avec bonheur.

J’eus alors l’illusion que le manque d’accès à la culture favorisait la stupidité. Je mis du temps à comprendre les références de mon nouveau milieu, références qui comprenaient autant de symbolique et de vides que la culture citadine. J’acquis peu à peu les valeurs de ce monde qui n’était brutale que par absence de vue. J’avais devant moi le nouveau mythe de la caverne. Les ombres projetées par les médias inondaient les salons, faisant croire à une réalité de perfection, et de totale plénitude que nous ne pouvions toucher que des yeux.

Parfois, nous apercevions ce que nous étions par le miroir des reportages et des fictions, et il s’agissait alors de se conformer à la réalité pour accepter notre identité.

J’acceptais tout cela avec courage, fier de n’être plus du coté des maîtres, trouvant dans le dépouillement et les manques quotidiens, une exaltation de mes convictions.

Mais de tous ces sacrifices, la solitude fut le plus pesant. Je voyais encore de temps à autre mes compagnons de lutte, mais nous commencions à perdre espoir. Englués par les soucis ménager, nous avions relégués nos idéaux et notre soif de changement aux discussions des soirs les plus ivres.

J’étais seul et je ruminais, fuyant la compagnie des femmes pour ne pas à avoir à être évité, misogyne pour cacher ma peur de l’autre, machiste pour ne pas montrer ma faiblesse.

J’aurais pu m’endormir dans cette nouvelle routine, lutter pour moi et pour ma sauvegarde, lorsque la révolte des fous éclata.


Les hôpitaux psychiatriques et les cliniques privés regorgeaient de patients depuis les réformes «enfermement et solvabilité ».

Les recherches faites par des organismes privés avaient abouti au fait qu’une personne non-solvable pouvait devenir un trouble pour l’ordre sociale de par son attitude face à la consommation. De plus, étant internée, elle se transformait en client d’institut, donc en source de richesses. La loi réussissait à transformer les personnes asociales et coûteuses en profit.

Celles-ci prirent peu à peu le contrôle des instituts et réussirent à diriger les véritables malades mentaux en soldats pour leurs causes. La médecine traditionnelle recherchait à faire de ses patients des individus soumis aux normes sociales, la révolte en fit des criminels en fonction de leurs pathologies. Les plus névrosés s’orientaient vers le nihilisme destructeur, les hystériques tuaient par art et les obsessionnels pour réorganiser. Les schizophrènes, les psychopathes et les états-limites prirent les plus grandes responsabilités dans cette révolte qui non seulement fut meurtrière mais surtout nécessita une refonte du code pénal car aucun des meurtriers ne furent considéré comme coupables.


Les nouvelles lois déchargèrent le gouvernement de toutes responsabilités en cas de meurtres ou d’agressions. Sous la pression des assurances que les crises commençaient à ruiner, il fût instauré la possibilité de créer des groupes de défenses privés et contrôlés par les banques pour protéger les assurés.

Des milices surgirent alors dans toute la ville et dans les périphéries les plus fortunées. Armés de façon à inspirer le respect et la terreur, elles donnaient aux clients un sentiment de sécurité, sentiment que l’on avait pas ressenti depuis la fin de l’occupation de la ville, cinquante ans auparavant par une ville voisine.

Je m'engagea totalement dans le mouvement de contestation qui suivit, participant à toutes les manifestations et aux actions coups de poings devant les sièges sociaux des assurances et des différentes instances de gouvernement.

Ce combat me permit d’oublier le sordide de mon existence quotidienne. Je devenais Robin des bois, Zorro, Jeanne d’Arc, un héros en lutte face au monstre hideux de la société de consommation.

Mon minable statut d’intello pseudo artiste était sublimé par la grandeur de la lutte. Plus la répression grandissait, plus nous trouvions d’occasions pour exister. De pacifiste non-violent, je devins non-violent activiste, pour finir activiste engagé. Je connus les gardes à vues, la prison, les interrogatoires musclés. Tout cela confortait en moi la justesse de ma cause.

L’opinion publique qui nous soutenait par intermittence, acceptait généralement nos points de vue mais s’effrayait de perdre son pouvoir d’achat. Les médias qui n’étaient finalement que des commerces et non pas des relayeurs d’informations, nous marginalisèrent, donnant à nos actions des couleurs de révoltes d’adolescents mélangés à du fanatisme idéologique.

Nous ne pouvions créer nos propres organes d’informations sans moyens financiers et nous étions de toute façon persuadé que l'accès aux moyens de diffusions nous étaient interdit.

Les premières révoltes nous avaient desservis dans l’image que nous voulions donner, mais nous motivaient dans l’engagement, et le don de soi. Nous avions une Histoire et des martyrs, nous étions donc légitimes.

Par Monsieur Grabeuz
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires
Retour à l'accueil
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus