Chapitre 2


A l’entrée de la ville, il y avait un homme qui récoltait chaque jour les doléances que ces concitoyens écrivaient aux dieux. Une fois l’an, il montait sur la plus haute colline de la région et criait vers le ciel la detresse, la colère, le desespoir, la haine, l’amour décu, l’incompréhension. Ce jour-là, les gens se levaient tôt pour le suivre car la route était longue, et s’installant autour de lui aux sommets des crêtes, ils ponctuaient son discours de cris, d’applaudissements et de pleurs.

Il y a deux ans maintenant, l’homme avait décidé de ne plus monter sur les collines mais d’aller directement réciter ses doléances sur la place ou siégait le gouvernement. Son initiative ne fût pas du goût de tout le monde et la vindicte médiatique s’abattit sur lui, l’obligeant à quitter la ville, sans même avoir eu l’occasion d’expliquer son acte.

Il vécu deux ans sur sa colline descendant régulièrement aux portes de la ville pour exprimer sa colère. Il fût l’un des principaux artisans de la révolution et fût l’une des premières victimes.


Qui s’interesse encore à lui aujourdhui…


Je ne lui avais jamais apporté de doléances, mais je le connaissais bien, il était mon voisin. C’est lui qui m’avait poussé à me faire tatouer un code-barre sur la hanche, lui-même ayant opté pour un interrupteur. Il s’amusait de nous voir ainsi affublé comme des robots que nous étions alors.

Pendant qu’il recevait ses clients dans son petit appartement, j’essayais de vendre des yo-yo éléctroniques espérant un jour qu’ils reviendraient à la mode. Nous passions nos week-ends à jouer sur un vieux plateau d’echecs, révants de changer le monde, et de changer les gens.

Il s’était mis en tête de rédiger un livre recensant toutes les personnes qu’il considérait comme nuisible et les moyens de s’en débarasser. Je l’aidais de temps à temps dans sa quête de « méchants », et tout le monde y passait. Peu de gens trouvaient grâce à ses yeux.

Il fallait pour cela ne faire de profits sur rien, n’acheter qu’en cas de nécessité, ne rien jeter de ce qui pouvait être de polluant à long terme, il fallait aussi favoriser le commerce équitable et divertir les autres de façons pertinentes et épanouissantes. Tout cela en étant heureux et en montrant l’exemple.

L’Art semblait pour lui trop compliqué à définir pour pouvoir le réglementer. Il se méfiait donc des artistes tout en étant toujours émerveillé par leur créativité.

Je l’admirais de s’être forgé des valeurs aussi justes dans lesquels il se tenait, bien que je le pensais un peu extrémiste. Il bondissait à mes propos, m’injuriant, hurlant que je n’étais qu’un faible, un pollueur, un égoîste. Puis il se calmait, m’excusant de ma conduite, considérant que cela était dûe à mon éducation et à la pression sociale.

Mais je faisais de mon mieux, et souriant à mes efforts pour être un citoyen-éthique, il me rappellait que le plus important était d’y croire et d’être heureux.

Il finit d’écrire son livre peu avant d’être expulsé de la ville, et cela le conforta, je crois, dans l’idée qu’à l’intérieur des murs, le monde moisissait.

Son œuvre n’eut que peu de retentissements, aucun des éditeurs n’en ayant voulu. Il faut dire pour leur défense qu’aucun d’entre eux n’avaient été oublié dans sa liste.

Il publia alors à compte d’auteur et seuls les plus enragés et les plus avertis le lurent.

Je suis probablement l’un des seuls à avoir fait le rapprochement entre son livre et les nombreux assassinats qui marquèrent la première année de la révolution.






Par Monsieur Grabeuz
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